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Reportage à Édimbourg, capitale des récits

Ancienne élève de l’Université d’Edimbourg, où elle a étudié l’influence des récits, Iris Kemoun nous entraîne dans les rues de la capitale écossaise qu’elle connaît par cœur. Voyage dans une ville-récit où chaque pierre raconte une histoire.

À Édimbourg, les histoires sont partout. Pour le voyageur, la rencontre avec les récits qui peuplent la ville a lieu dès l’arrivée en gare de Waverley. La capitale écossaise dispose de la seule gare ferroviaire au monde baptisée en l’honneur d’une œuvre littéraire, le roman Waverley, monument de la littérature romantique historique du XIXe siècle dont l’auteur écossais Walter Scott est la figure de proue. Si le visiteur laisse ses pas le guider vers Old Town, la vieille ville médiévale couronnée du château fortifié, il croisera aussi le Writers’ Museum et le Storytelling Center. S’il décide de flâner sur Waverley Bridge et de se rendre vers New Town, la ville nouvelle bâtie au XVIIIe siècle, il ne pourra manquer le Scott Monument, culminant à 61 mètres, le plus haut monument au monde dédié à un écrivain. Et partout dans la ville, des bookshops, parfois trois ou quatre dans la même rue, des plaques au-dessus de chaque café et sur le linteau de chaque porte, ancrent les récits dans la géographie urbaine.

À Édimbourg, le Storytelling Center, les plaques commémoratives et le Scott Monument ancrent le récit dans la ville.

Si Edimbourg est une ville de récits, c’est d’abord grâce à son patrimoine littéraire. Riche et complexe, il repose sur deux piliers essentiels. D’une part, les trois auteurs phares de la littérature classique écossaise, Robert Burns, Robert Louis Stevenson et Walter Scott. Ceux-ci ont non seulement écrit à Edimbourg mais également sur Edimbourg. Scott, en particulier, se voit attribuer le mérite de la réinvention de l’identité et du roman national écossais au XIXe siècle, grâce à ses ouvrages de fiction et ses poèmes. Aujourd’hui encore, ses récits nourrissent la pensée nationale écossaise et l’image qu’elle projette d’elle-même à l’étranger. D’autre part, depuis le début des années 2000, c’est le phénomène Harry Potter qui a conquis les rues de la ville et les carnets de voyage des touristes : J.K. Rowling en a rédigé toute une partie dans les cafés de la cité écossaise. Depuis quelques années, dans une moindre mesure, la série Outlander – adaptée par Starz des livres de Diana Gabaldon – incite des groupes de fans à arpenter la ville à la recherche des lieux de tournage de certaines scènes. Cette quête les emmène ensuite plus haut dans les Highlands. Une approche du récit, à la forte inflexion littéraire donc, nourrie, inspirée et complétée par d’autres facteurs, à commencer par le riche héritage de la tradition orale des folktales écossais, qui ancre le récit dans le vécu et l’expérience des habitants. Selon Proud S., alumna de l’Université d’Edimbourg et spécialiste des récits, «on sent que le récit se vit de manière très consciente». Pour elle,  «on est connecté avec ces histoires qui peuplent la ville, et leur pouvoir semble vraiment évident ici». 

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Au château d’Edimbourg comme au Writer’s Museum, le récit s’affiche sur les murs des monuments. 

C’est toute la ville, la première à intégrer le programme UNESCO City of Literature en 2004, qui vibre au rythme des récits. L’Athènes du Nord a su transformer cet héritage en vitrine de ses activités, notamment touristiques. Les infrastructures dédiées au récit se multiplient, en particulier sur le Royal Mile, l’artère principale de la vieille ville qui relie l’ancien château fortifié au Palais d’Holyrood. C’est là que l’on trouve successivement le Writers’ Museum consacré aux trois chantres de la littérature écossaise, le Storytelling center et des groupes de touristes suivant des tours “Harry Potter”, boutiques à thème incluses. C’est également là que se trouvent les Editions Canongate qui, depuis 50 ans, font vivre et rayonner la vie littéraire de la ville. Mais cette sensibilité au récit, à la narration, à la mise en fiction même, semble dépasser le simple cadre littéraire. Pour Proud S., « il semble que la ville ait développé une compétence très pointue et particulière en matière de narration, que l’on peut observer partout. Même dans les musées qui ne sont pas consacrés à la littérature ou aux récits, la façon dont l’expérience générale est construite transforme l’activité urbaine en narration vivante ». Si le visiteur, une fois sur le Royal Mile, décide de se rendre à Mary King’s Close, ce n’est pas l’héritage littéraire de la ville qu’il rencontre mais bien le récit de la ville même, mis en scène et fictionnalisé. A l’occasion d’un voyage à la fois géographique et temporel dans les souterrains historiques d’Old Town, on constate tout le savoir faire mis en oeuvre pour narrer un morceau d’histoire d’Auld Reekie, la vieille enfumée comme on surnomme la ville, permettant au visiteur de vivre directement l’expérience sensible du récit.



Ces forces narratives continuent d’habiter la ville, de la faire vivre et d’élever le récit au rang de pilier d’une société en transformation. Capitale d’une nation qui n’a eu de cesse de réinventer son identité au gré des aléas de l’histoire, Edimbourg est un laboratoire d’exploration et d’élaboration de récits.

Un récit… ou plutôt des récits. Car cette histoire plurielle se révèle plus complexe qu’il n’y paraît. S’y mêlent patrimoine littéraire, communications historiques, activités touristiques et volonté de renouvellement narratif. De fait, l’inscription des récits dans la ville tend aussi à la figer dans une certaine caricature d’elle-même. « La ville est un peu coincée dans le passé », explique une professionnelle du secteur, Isla, citant en exemple les trois auteurs mis en avant par le Writers Museum. « Les récits traditionnels, ainsi que le phénomène Harry Potter, ont pris en otage Edimbourg ». Il semble qu’à trop capitaliser sur certains récits, la capitale écossaise risque de perdre une opportunité de se projeter vers l’avenir.  Pour Isla, «les récits qui regardent vers l’avenir ont du mal à émerger ». Certains signaux indiquent toutefois que l’expertise de la ville-récit tente de se mettre au service des défis contemporains. L’Université d’Edimbourg, du haut de ses cinq siècles de traditions et d’histoire, a été en 2022 la première à créer un master intitulé Narrative Futures. Partant du constat que « nous voyons et façonnons le monde à travers le récit », ce programme incarne une volonté de transcender la nature historique et figée des récits pour se projeter vers l’avenir, dans une ville qui offre un terrain d’expérimentation, où les étudiants peuvent devenir conteurs.

 À Édimbourg, les récits sont ancrés dans un patrimoine riche, complexe, parfois un peu figé voire sclérosé. Ils n’appartiennent pourtant pas qu’au passé. Ces forces narratives continuent d’habiter la ville, de la faire vivre et d’élever le récit au rang de pilier d’une société en transformation. Capitale d’une nation qui n’a eu de cesse de réinventer son identité au gré des aléas de l’histoire, Edimbourg est un laboratoire d’exploration et d’élaboration de récits. Derrière chaque pierre de la ville se cache une histoire qui interroge une certaine compréhension du passé et capacité à se projeter vers l”avenir. Arpenter ses rues, tantôt tortueuses et sombres, tantôt ouvertes et claires, c’est se donner l’opportunité d’observer et de penser l’importance du récit tel qu’il se déploie dans le temps et l’espace. C’est prendre part à une dynamique vivante, sans cesse en tension entre passé et avenir.

Texte & photos : Iris Kemoun (à Édimbourg)