Culture

Mathieu Roger-Lacan : « Retrouver du pouvoir et de la liberté face aux algorithmes »

© Dorian Prost, Éditions Stock

Dans son essai Une langue à soi (Stock, 2026), Mathieu Roger-Lacan explore la façon dont notre rapport au français évolue.
L’auteur, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de Lettres modernes, aujourd’hui professeur de français dans un lycée de l’Oise, pointe la « précarité linguistique » qui touche de plus en plus d’élèves, mais aussi les dérives du jargon institutionnel et les défis posés par l’IA générative.
Derrière la maîtrise de la langue, en particulier écrite, c’est notre liberté individuelle qui est en jeu.

Alors que les débats sur l’école se cristallisent souvent sur la crise de l’autorité ou le manque de moyens de l’éducation nationale, vous mettez l’accent sur les difficultés qu’éprouvent de plus en plus d’élèves avec la maîtrise du français. Quel a été le déclic de ce livre ?

Mathieu Roger-Lacan : « La correction de copies. À l’oral, en classe, on peut amener les élèves très loin dans la complexité. Mais la copie remet les pieds sur terre : le décalage de qualité saute aux yeux. Au lycée, nous traitons le sommet de l’iceberg – la dissertation, la réflexion littéraire – alors que la base même – c’est-à-dire la maîtrise de la langue écrite – s’effondre.

Au point de départ de ce livre, il y a la prise de conscience du fossé entre ce que l’on projette sur l’école et sa réalité vécue. Mon quotidien m’a mis face à ce que je nomme la « précarité linguistique » : entre un quart et un tiers des élèves peinent à passer à l’écrit, alors que le français est leur langue maternelle.

Pourtant, en donnant le Bac au plus grand nombre et en maintenant des programmes en apparence exigeants, on cultive l’illusion que tout va bien. La réalité, c’est qu’une fois diplômés, ces jeunes développent des stratégies d’évitement dès lors qu’il s’agit de rédiger. On bâtit, en quelque sorte, sur des sables mouvants.

Loin de proposer une lecture tranchée, vous renvoyez dos à dos le discours décliniste des conservateurs sur la langue et le déni de certains intellectuels progressistes. Quelle troisième voie proposez-vous ?

M. R-L : D’un côté, le discours décliniste se focalise sur des causes « extrascolaires » et idéologiques, comme l’immigration ou une forme de classisme (1) qui estime que certains élèves ne sont pas faits pour le lycée. De l’autre, certains progressistes refusent de voir l’effondrement de la maîtrise de l’écrit sous prétexte que la langue évolue, et surtout par peur d’accréditer le discours conservateur. Les deux camps confondent l’oral et l’écrit. La langue orale des jeunes – j’en suis témoin – est très vivante et pleine d’inventivité. Mais dès qu’ils doivent écrire vingt lignes, pour beaucoup, c’est une autre histoire : de la souffrance pure, pleine de surcorrections, de phrases à rallonge et d’erreurs de syntaxe frisant l’absurde. Pour ma part, je plaide pour un réalisme lucide : nommer les difficultés sans stigmatiser la jeunesse, mais sans non plus mettre la poussière sous le tapis.

Pour tenter de résorber cette fracture, vous proposez de réformer l’enseignement du français au collège. Comment cela pourrait-il s’envisager ?

M. R-L : Aujourd’hui, on dégoûte les élèves de la littérature en l’utilisant comme prétexte à des exercices de grammaire, tout en échouant à leur apprendre à écrire correctement. Faut-il vraiment faire un détour par Chrétien de Troyes pour apprendre à manier le complément d’objet direct ?

Je propose de dissocier clairement deux enseignements au collège. D’un côté, un cours de « gymnastique linguistique », axé sur la pratique et l’agencement des phrases, sans jargon théorique inutile, qui s’appliquerait aussi bien à des textes d’actualité que scientifiques. De l’autre, le cours de littérature, conçu comme une ouverture libre aux grandes œuvres, au cinéma, à l’histoire des idées…

Cela permettrait aussi d’instaurer un redoublement ciblé : plutôt que de faire redoubler une année entière à un élève en difficulté, on ne lui ferait redoubler que ce module linguistique. Ce serait un cours d’intérêt général, sans note mais avec un système de validation (ce que les Américains appellent pass/fail), où il ne s’agit pas d’être bon ou mauvais, mais d’acquérir les outils fondamentaux qui permettent de s’exprimer librement.

C’est un peu comme dissocier le match de foot de la séance de renforcement musculaire !

M. R-L : Exactement ! Du côté de l’enseignement littéraire, il faut faire comprendre aux élèves que la littérature est une fin en soi, pas le moyen d’un cours de grammaire. Sinon, on dévalorise les œuvres sans pour autant résoudre le problème de l’écriture.

Si la grammaire devient un enseignement autonome, quelle est alors la véritable fonction de la littérature au collège ?

M-R.L. : La littérature est le laboratoire du langage : le lieu où les mots ont une plus grande épaisseur et où le sens n’est pas immédiatement transparent. Elle sert à développer la « lecture critique », c’est-à-dire la capacité à analyser comment un texte produit du sens ou une émotion, pour ne pas se « laisser avoir » par le langage.

L’école peut apprendre à ne pas prendre pour argent comptant les signaux du monde et à comprendre que, dans la vie, tout n’est pas une consigne. C’est l’espace où l’on travaille notre distance vis-à-vis du langage. Une compétence précieuse à l’heure de l’intelligence artificielle.

Puisque vous évoquez l’IA, quel regard l’enseignant et écrivain que vous êtes porte-t-il sur l’irruption d’outils comme ChatGPT ?

M. R-L : Il m’arrive de l’utiliser moi-même. Pas pour écrire mes livres, évidemment, mais pour explorer des idées, nourrir ma propre réflexion ou tester des corrigés de dissertation pour mes élèves. L’IA n’est pas mauvaise en soi : la qualité de ce qu’elle produit est proportionnelle à la qualité du prompt qu’on lui soumet. Le vrai danger est que, sous couvert de faciliter l’écriture, elle aggrave la précarité linguistique. Sans maîtrise de la langue, l’IA ne produit qu’un style lisse. Moins on sait écrire et lire de manière critique, plus on devient dépendant de la machine et incapable de corriger ce qu’elle génère. Mais pour quelqu’un qui sait évaluer un texte, l’IA peut s’inscrire dans un cercle vertueux. On pensait que le XXIᵉ siècle serait celui des mathématiciens mais, curieusement, c’est la lecture critique qui devient une compétence décisive. C’est elle qui nous donne le pouvoir et la liberté face aux algorithmes.

Au lendemain de la polémique Thélyson Orélien, alors qu’émergent çà et là des tentatives d’encadrer l’usage de l’IA générative, où se situe selon vous la valeur de l’écriture humaine ?

M. R-L : Il me semble que les chartes prétendant bannir l’IA de la gestation d’un texte manquent de réalisme : c’est aussi absurde que d’interdire aux auteurs de consulter Internet ou de discuter avec leur voisin. Ce qui est certain, c’est que l’IA nous a fait changer d’ère. À l’époque de Gutenberg, en lisant un texte, même anonyme, vous ne doutiez jamais qu’il ait un auteur. Aujourd’hui, même si un texte est signé, vous n’êtes plus sûr qu’il en ait un.

Cela nous force à réinterroger ce qu’est un auteur, ce que sont le plagiat ou l’authenticité d’une voix. Face à la langue standardisée des algorithmes, nous devons cultiver « une langue à soi ». Cela ne veut pas dire viser une norme abstraite ou parfaite. Comme le disait mon arrière-grand-père Jacques Lacan, « une langue n’est rien de plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister. » C’est précisément en se distinguant de cette langue sans équivoque des machines que l’on peut bâtir et cultiver une parole singulière.

Les élites, l’administration ou les entreprises n’ont-elles pas aussi une responsabilité dans cette dévitalisation du langage, à coup de jargon et de novlangue ?

M. R-L : En 1946, George Orwell montrait déjà dans son essai sur la langue anglaise que la langue ne se détruit pas par le bas – par l’argot des jeunes – mais qu’elle « pourrit par la tête », sous le poids du jargon des technocrates.

Aujourd’hui, l’administration et le monde de l’entreprise façonnent un jargon mortifère. C’est ce que j’appelle un véritable abus de langage : au sens propre, on se fait abuser par ce vocabulaire qu’on nous impose. Quand le métro annonce un « incident voyageur » pour éviter de nommer une tragédie humaine, ou quand le marketing rebaptise une saucisse-purée en « plat signature » ou trois verres d’eau en « bar fraîcheur », cela crée une opacité généralisée.

C’est le grand paradoxe de notre époque : nous sommes d’une précision chirurgicale avec les données et les chiffres, mais nous tolérons un flou gigantesque entre les mots et les choses. La responsabilité des écrivains, des plumes et de tous ceux qui manient l’expression est précisément de dégonfler ce jargon et de veiller sur la langue.

Chez No Com, nous aimons dire que le détour par la fiction peut désamorcer la polarisation de notre société, notamment grâce à l’incarnation. Cela parle-t-il au passeur de littérature que vous êtes ?

M. R-L : Oui ! Et cela nous renvoie à la distinction grecque entre logos et muthos. Le logos, c’est-à-dire le discours rationnel, est tout entier contenu dans la dialectique du vrai et du faux : on est immédiatement sommé de donner tort ou raison. La fiction – héritière du muthos – instaure au contraire ce que le poète anglais Samuel Taylor Coleridge appelait la « suspension volontaire de l’incrédulité » : en nous sortant de cette logique du vrai et du faux, elle tamise la violence du réel et déjoue nos résistances. C’est tout le principe de la catharsis théorisée par les Grecs face à la tragédie, comme dans Œdipe Roi : comprendre comment la littérature nous fait éprouver du plaisir et de l’intérêt pour des récits qui, dans la réalité brute d’un fait divers, ne provoqueraient que du rejet. Pour que cette magie opère, la fiction ne doit jamais céder au didactisme lourd ou devenir une démonstration. Elle doit préserver la nuance, l’ambiguïté et la liberté d’interprétation du lecteur. »

Recueilli par Charles de Beistegui et François-Xavier Maigre 

(1) discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une classe sociale  

Photo header : Aaron Burden sur Unsplash