L’IA sonne-t-elle la fin de la civilisation ? Dans sa dernière pièce, La Fin de la Civilisation, Alain Péron, co-fondateur de NO COM, s’interroge sur notre capacité à communiquer à travers une comédie vibrante qui révèle nos travers et nos qualités. Tout ce qui fait notre humanité.
Vous êtes l’auteur de La Fin de la Civilisation, une comédie à huis clos réunissant quatre patients dans la salle d’attente d’un laboratoire d’analyses médicales entièrement automatisé, qui se retrouvent à la merci d’une IA qui interprète leurs querelles incessantes comme les symptômes d’un dangereux virus. Quelle a été la source d’inspiration de cette pièce ?
Cette pièce s’inspire d’une anecdote personnelle. Il y a deux ans, j’ai régulièrement fréquenté les laboratoires d’analyses médicales. Ce sont des endroits anxiogènes : on se lève tôt le matin, on est à jeun et – soyons honnêtes ! – personne ne trouve les prises de sang très agréables. Ce climat stressant peut rapidement transformer un incident mineur en véritable guerre civile.
C’est le point de départ de la pièce et c’est exactement la scène dont j’ai été témoin un jour. Dans la salle d’attente, un vieux monsieur s’est emmêlé les pinceaux au distributeur et s’est retrouvé avec deux tickets. Plus tard, quand une jeune femme est entrée, il lui a gentiment offert ce ticket. Entre-temps, près d’une quinzaine de personnes s’étaient massées dans la salle d’attente. A l’idée qu’une nouvelle arrivante puisse leur passer sous le nez, leurs esprits se sont échauffés jusqu’à ce qu’une laborantine rétablisse le calme en assurant que tout le monde allait être pris en charge rapidement.
Et je me suis interrogé : jusqu’où la situation aurait-elle pu aller si un être humain n’était pas intervenu? Inspiré par l’accélération de l’automatisation des services, j’ai imaginé le point de départ de la pièce : un laboratoire sans humain, géré par une IA. Depuis, cela existe vraiment !
Dans la pièce, l’IA agit comme le révélateur d’un sujet plus profond : la difficulté de vivre ensemble. Et vous nous proposez une véritable fable sur le lien social à travers ces quatres personnages attachants. Était-ce important de placer l’humain au cœur du récit ?
Dans notre société « inflammatoire », où la moindre étincelle peut tout embraser, nous observons une montée de l’antagonisme. Nous voyons bien à quel point le moindre débat, la moindre divergence d’opinion, le moindre accrochage, même au sein d’une même famille, peut déclencher une réaction en chaîne et nous faire basculer sur un terrain où la violence prend le dessus.
Face à cela, deux réflexes nous guettent. Le premier consiste à se taire et à ne plus aborder les sujets sensibles : c’est l’autocensure. Le second consiste à fantasmer une unanimité perdue, alors que nous avons toujours eu des raisons de nous quereller et de nous battre.
Là où les espaces du débat et de l’écoute se ferment dans la vie réelle, je crois fermement que la fiction devient un espace sécurisé pour parler des sujets qui fâchent, inquiétants ou douloureux. Elle nous apprend à « être d’accord pour ne pas être d’accord ». Les fictions, théâtrales, cinématographiques ou littéraires, permettent d’aborder autrement ce qui nous met mal à l’aise ou nous angoisse, car les différentes thèses ne sont plus l’expression directe de nos pensées mais celles des personnages.
Je crois à la vertu du désaccord pacifié. Avec mes pièces, je n’ai pas la prétention de dire aux gens quoi penser, j’essaie plutôt de recréer une arène dans laquelle ils sont plus à l’écoute. Lorsque l’on est à l’écoute, on juge moins et on comprend mieux.
En tant que dramaturge, vous avez exploré l’Histoire de France en racontant Anne de Bretagne, François Ier ou encore Charles VII. Pourquoi avoir délaissé le passé pour vous immerger dans le temps présent à travers le prisme de l’humour ?
J’aime écrire les dystopies du lendemain ou de l’heure d’après, plutôt que de la science-fiction. Des laboratoires entièrement automatisés ont été inventés depuis l’écriture de la pièce, il y a près de deux ans. Le réel nous dépasse toujours ! Et nous avons tous connu des situations similaires. Comme cette IA qui enferme nos quatre protagonistes avec les meilleures intentions du monde pour les protéger, le COVID nous a montré que l’on pouvait subir une folie hygiéniste et être soumis à des règles parfois absurdes (plage à sens unique, interdiction de se balader en forêt et liste arbitraire des biens essentiels). Il faut parfois se méfier des obsessions sécuritaires qui peuvent créer de nouvelles prisons.
Au fond, toutes mes pièces, contemporaines comme historiques, parlent du temps présent. Elles permettent d’aider les gens à ré-accéder à leur mémoire grâce à des personnages qui leur semblent contemporains. Nos racines et notre futur sont intimement liés. Et même si le passé détermine notre présent à notre insu, nous avons toujours le choix. Il est essentiel de savoir d’où l’on vient pour comprendre où l’on va et ne pas être condamné à répéter indéfiniment le passé. On est toujours le fruit d’une histoire, l’héritage de générations qui nous ont précédé et envers lesquelles il faut faire preuve de reconnaissance.
Pour qu’une histoire soit intéressante, il faut aussi du drame, du conflit, un point de tension. Et pour que les protagonistes s’en sortent, sans pesanteur, il faut de l’amour et de l’humour ! Nous allons tous mourir alors… rien n’est grave. La comédie a le mérite d’être un genre stimulant et divertissant, sans pour autant s’interdire quelques instants plus graves. Ce grand huit émotionnel est la raison pour laquelle j’apprécie particulièrement ce genre.
En plus d’être auteur, vous êtes également co-fondateur du cabinet NO COM et expert en communication. Vous conseillez au quotidien des chefs d’entreprise sur des sujets stratégiques. Comment cette expérience théâtrale vous nourrit-elle dans votre métier ?
L’art de la fiction, c’est l’art de l’authenticité. Le public doit croire l’histoire. C’est l’inverse de la persuasion et de l’argumentation : on doit être dans la justesse absolue, la crédibilité, ce qui n’est pas le cas de la vérité. Cette quête résonne fortement dans une société soupçonnée d’artificialité et trouve un écho particulier dans la communication.
« Communiquer, c’est négocier avec les certitudes des autres », comme l’a théorisé le sociologue Dominique Wolton, c’est l’art de comprendre l’autre, de comprendre qu’il est un récepteur. Il faut se préoccuper de la manière dont l’autre est affecté par notre discours. À nous de comprendre, de calibrer et de respecter le vécu de notre interlocuteur pour créer les conditions de la confiance. C’est une leçon que j’ai apprise à mes dépens et sur laquelle nous pouvons toujours nous améliorer. C’est ça l’empathie, et c’est d’ailleurs, je crois, ce qui nous distingue des IA. Cette pièce parle avant tout d’écoute, de compréhension et…d’amour.
D’où la place de choix accordée aux oubliés de la révolution technologique à travers le personnage de la vieille dame que la modernité fait souffrir : « ce n’est pas que je ne veux pas du progrès, c’est le progrès qui n’a pas voulu de moi ». Elle est le symbole de ces nouveaux exclus, marginalisés et invisibles envers qui j’ai beaucoup de tendresse. C’est le cas de beaucoup de gens en France. Cette vieille femme, c’est au fond une gilet jaune qui a de solides raisons d’être en colère quand on connaît son histoire.
Chez NO COM, on croit par principe que les gens ont de bonnes raisons de penser ce qu’ils pensent. Cela ne veut pas dire que l’on est d’accord avec eux mais on considère qu’ils sont légitimes de penser comme ils le font. On s’intéresse à de multiples rétro-rationalités. On retrouve une posture similaire au théâtre. Le comédien doit défendre son personnage, et partir du principe que, par essence, ce dernier est légitime pour lui donner corps. Se mettre dans la peau d’un personnage, c’est se mettre dans la peau de l’autre. Je pense que cette capacité est utile à la société.
Il faut arrêter de croire que les gens sont ignorants et qu’en leur apportant la lumière divine, ils changeront d’avis. C’est un long processus qui nécessite de créer des ponts avec chacun. Dans mes pièces, comme dans la vie des entreprises et de la société, je suis passionné par la convocation de cette mémoire qui permet d’éclairer là où il est possible d’aller ensemble.co
Nous sommes des êtres égoïstes, rationnels et violents, mais aussi sociaux, grégaires et aimants.
Alain Péron Tweet
Le spectacle, à la croisée de huis clos de Jean-Paul Sartre, des films d’anticipation et des codes rom-coms, se joue au Funambule Montmartre à Paris, jusqu’au 1er novembre 2026. S’il ne devait y avoir qu’un seul message à retenir pour donner envie à nos lecteurs d’aller le découvrir, quel serait-il ?
L’humanité a vécu trois grands décentrements : avec l’héliocentrisme, la Terre n’est plus au centre de l’univers, avec le darwinisme, l’humain n’est plus au centre de l’évolution, avec la découverte de l’inconscient, la conscience ne gouverne pas seule notre psyché.
Aujourd’hui, avec l’IA, nous vivons un nouveau choc : nous n’avons pas le monopole de l’intelligence ni de la créativité. Que l’on soit technosolutionniste ou technosceptique, chacun comprend bien qu’on a inventé quelque chose qui va nous dépasser. Des drones pilotés par IA, façon Terminator, sévissent déjà sur les champs de bataille. Des IA seront demain à l’origine de plans de licenciement ou de fermetures d’usines. On assiste à un délestage cognitif et de responsabilité. Et pourtant, nous sommes les seuls à ressentir des émotions et faire preuve d’empathie. C’est cette capacité qui a contribué à faire progresser Homo Sapiens, au moins autant que ses capacités cognitives. Nous sommes des êtres égoïstes, rationnels et violents, mais aussi sociaux, grégaires et aimants. Ce sont ces différentes facettes de l’humanité qui émeuvent le public de La Fin de la Civilisation, et cela me touche beaucoup. J’espère que notre capacité à coopérer et à nous entraider nous sauvera. C’est ce que vous découvrirez, en venant voir la pièce !
Recueilli par Sarah Maouchi et François-Xavier Maigre
La fin de la civilisation
du 8 octobre au 1er novembre 2026
cliquez ici pour plus d’infos
auteur : Alain Péron
mise en scène : Fanette Jounieaux Maerten
avec Chloé Boccara, Max Bousbib, François Marion et en alternance Anaïs Alric ou Patrica Perrault
production : Cie Hent Ar Mor
durée : 1h10