Culture

Essai : quand nos désirs déclarent la guerre au réel

À l'assaut du réel, PUF, 448 p., 22 €

Un  “singe magicien”. Voici le beau néologisme par lequel Gérald Bronner, professeur de sociologie à la Sorbonne, membre de l’Académie des Technologies et de l’Académie nationale de Médecine, définit l’être humain. Selon lui, nous sommes à la fois l’espèce la plus consciente de l’existence de l’ampleur du champ des possibles, et celle qui pense le plus pouvoir plier le réel à ses volontés.

Les slogans emblématiques de Mai 68, lui semblent particulièrement révélateurs de cet état d’esprit magicien :  “le rêve est la réalité”, “l’imagination au pouvoir” “prenons nos désirs pour des réalités”. Dans cette même veine, les grands leitmotivs publicitaires ont prétendu que rien n’était impossible si seulement nous le voulions : “just do it”, “think different” “be yourself”. 

En multipliant les exemples de biais cognitifs ou comportementaux, Bronner montre ainsi que nos pensées désirent et nos désirs délirent.

Nous ne croyons pas ce que nous voyons mais nous voyons ce que nous croyons. Comme des saint Thomas inversés ! Une étude de 1947, corroborée de multiples fois depuis, prouve que des enfants exposés à des pièces de monnaie et des rondelles de carton de taille parfaitement similaire estiment que les pièces sont plus grandes que les rondelles. Quand ils sont issus de familles pauvres, ils leur accordent une taille encore plus grande. Moralité : la valeur de l’argent déforme le rapport au réel.   

Bronner s’amuse également de “l’effet Proteus” : quand nous nous choisissons un avatar de génie – Léonard de Vinci ou Einstein – nous sommes plus créatifs et intelligents ! 

Quant aux Allemands de l’Est, ils ont été confrontés à un effondrement de leur sentiment de bonheur après la réunification. Pourquoi ? Car ils sont passés du statut d’habitants les plus riches du bloc de l’Est à celui d’habitants les plus modestes de la nouvelle Allemagne. La comparaison sociale défavorable rendait plus malheureux que l’augmentation objective du niveau de vie.   

Cette dérive du rapport à la réalité mène, dans sa profusion et sa diversité, à un phénomène de masse : l’avènement d’une ère de “post-vérité”.

Cette foi dans le caractère performatif de nos désirs serait sympathiquement inoffensive si elle n’en venait pas à “contaminer notre rapport au réel” voire à lui “déclarer la guerre”. Pour Bronner, le singe magicien finit par prendre conscience que son destin lui échappe. D’autant plus dans une période où, ayant beaucoup désiré, le singe se heurte à de cruelles frustrations. À cet égard, l’érosion du mythe du “progrès” – dont l’occurence dans la littérature scientifique s’est effondrée dès les années 1970 –  illustre pour Bronner un désenchantement majeur de notre époque. Idem pour la façon dont les dystopies prennent le pas sur les utopies dans les fictions : les Blade Runner et The Last of Us chassant les Star-Trek sur fond de millénarisme luxuriant.  

Le singe en vient alors à échafauder des stratégies raffinées d’évitement pour échapper au réel. Nombre d’entre elles peuvent s’avérer problématiques. 

On s’échappe par le suicide, que Bronner, dans la lignée de Durckheim, explique notamment par l’écart insupportable entre réalité et aspirations car “la dépression est le reflux du désir face au possible.” 

On s’échappe par la claustration, que l’on soit hikikomori, du nom de ce million de Japonais qui s’enferment chez eux (dont un tiers depuis au moins 7 ans), bamboccioni en Italie ou Tanguy en France, surnom donné à ces jeunes qui, par choix ou obligation, restent vivre longtemps chez leurs parents. 

On s’échappe par les théories du complot, bienvenues pour justifier nos injustifiables échecs. Bronner note que celles-ci ne sont pas neuves mais se multiplient et s’accélèrent de manière impressionnante et difficilement réfutable. La loi de Brandolini montre d’ailleurs que “la quantité d’énergie pour réfuter des sottises est supérieure en ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire”.

On s’échappe par la “ductilisation du réel”, c’est-à-dire la création de théories qui visent à montrer que la réalité est une construction à laquelle on peut préférer une réalité alternative plus valable. Bronner documente l’essor, marginal mais non anecdotique, du mouvement des “thérians”, ces êtres qui ne se sentent pas humains et se déclarent loup, chien, ours ou griffon, et, grâce aux prouesses de la technologie, s’essayent à vivre comme tels. 

Au final, cette dérive du rapport à la réalité mène, dans sa profusion et sa diversité, à un phénomène de masse : l’avènement d’une ère de “post-vérité”. Ce n’est pas que la recherche de la vérité ne nous intéresse plus. Non. Mais nous ne semblons plus en capacité de nous accorder sur ce qui est réel ou ne l’est pas. Et sans vision commune du réel, Bronner juge affaiblie notre capacité collective à affronter les défis multiples de notre temps, politiques, climatiques ou sociaux.  

Bronner plaide pour un double effort : réinvestir sur la science, “méthode susceptible de dégager des modèles supérieurs aux autres pour décrire le réel”, et reconstruire de grands récits communs, dont la vertu fédératrice est insurpassable. 

Quelles conclusions tirer de ces travaux pour des dirigeants ou des organisations ?

1. Les instruments de la rhétorique classique et rationnelle (pédagogie, argumentaires, Q&A, fact checking….) sont souvent peu utiles voire contre productifs face aux mécanismes de la pensée désirante. Le “singe savant” ne parle pas le même langage que le “singe magicien” !  

2. Comprendre ses parties prenantes, c’est avant tout décrypter les ressorts de ses imaginaires. 

3. Il faut prendre au sérieux, même pour une entreprise, l’apparent paradoxe selon lequel c’est par la fiction que l’on peut redonner le sens et du sens du réel.

En 1968 comme en 2026, c’est plus que jamais “l’imagination qui est au pouvoir”. 

Pierre de Feydeau 

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Photo dans le texte : Claudio Schwarz sur Unsplash